janvier 28, 2008...12:36
Pourquoi Tom Cruise (4)
C’est comme l’infini, c’est toujours la même chose
Berlin va me manquer, déclare Tom Cruise avant de monter dans son jet. Les flashs crépitent. Dans le cockpit, check-list prévol. À Moscou, Alexandre Pitchouchkine, reconnu coupable de quarante-huit meurtres, est condamné à la prison à vie. Poussée des réacteurs, le Bangladesh à la télé. Cyclone, dix mille morts, Closer sur le iPod. Je ne suis pas sourd, dit Pitchouchkine au juge qui s’inquiète de savoir si le tueur à l’échiquier a bien entendu la sentence. Une case, un mort. Surface plane, système de coordonnées cartésiennes. Autour du jeu, comme un bombardement : les accélérateurs de parano, univers clos et conventions. Qui parle ? Chien tatoué, femme de cœur, contemporain, Attila, tectonique, verres teintés, ventres plats. N’importe quels mots ? De préférence. Je feuilletais Jalouse, assis sur le Steiner. Amy Winehouse portait un T-shirt en coton et dentelle D & G, un foulard Hermès, un jean PPQ et une ceinture vintage. Talons de Kelly sur le plancher. Are you not coming to Paris, dit-elle au téléphone, or have you been and gone ? Elle passe sa main dans mes cheveux, raccroche, nous allons sous la douche. J’ai mal dans les gencives. Peignoirs, Stilnox et paracétamol. DVD Kill Bill II. Black Mamba arrachait l’oeil d’Elle Driver, je me suis endormi. Le lendemain, état d’urgence, ligue des Champions. Kelly en tee-shirt Pop pour GAP, pantalon de jogging Adidas vintage. Sarah à bord d’un airbus A321 propulsé par les moteurs V2500 du consortium multinational IAE (International Aero Engine). À Washington, dans les couloirs du Capitole, Desiree Anita Ali-Fairooz, les mains peintes en rouge, se précipitait sur Condoleezza Rice. De retour dans sa propriété de Beverly hills, Tom Cruise enfourchait sa Vyrus 985 C3 4V, fabriquée sur mesure et baptisée Infinity. Sur le guidon, l’inscription C.O.B. (Chief On Board). C’était une belle journée. Les gardes du corps suivaient dans une Cadillac Escalade EXT, soixante-cinq mille dollars chez Martin Automotive Group. L’avenir je m’en fous, disait Florence à sa nouvelle voyante. Vous réveillerez-vous si je vous parle ? murmure Michel Gauthier (MG) à l’oreille d’une actrice interprétant une œuvre de l’artiste Tino Sehgal (This objective of that object), allongée sur le sol d’une salle du Kunsthaus à Bregenz, en Autriche. Tom arrivait sur Sunset Strip. Elsa, le drone du ministère de l’intérieur (engin léger de surveillance aérienne, un mètre de large, soixante centimètres de long, rayon d’action de deux kilomètres), survolait Saint-Denis en France. Kelly était au téléphone, je suis allé sur YouTube. Pendaison de Saddam : prière, insultes, la trappe s’ouvre, vacarme de métal, corps happé par le vide. Je l’ai regardée vingt fois, je me suis mis à écrire. À Malibu, les HBE (hélicoptères bombardiers d’eau) faisaient le plein dans les piscines, villas de stars en flammes, principe actif et rotations. Vous avez le sang de millions d’Irakiens sur vos mains, avait crié Ali-Fairooz avant d’être expulsée par la police. Charles sortait du Via Bus Stop (28-14 Sarugakucho, Shibuya-ku), des paquets à la main. Je tue pour me sentir vivant, avait déclaré Pitchouchkine. Victimes noyées dans les égouts, défenestrées, frappées à coups de marteau. Ali-Fairooz risquait jusqu’à dix ans de prison. Quand Black Mamba lance un liquide au visage d’Elle driver, la tueuse borgne essuie le bandeau recouvrant l’orbite énucléée, avant de frotter son œil valide. Sonnerie de la porte d’entrée, sushis et soupes miso. Kelly me masse les cervicales. Elle fait du thé, je prends un bain. Je l’entends parler au téléphone. Étrange difficulté : se supprimer de l’œuvre. La vigueur du récit, le robinet d’eau chaude. L’auteur trempe, souverain, et pense au personnage de Katie Holmes : née le 18 décembre 1978 à Toledo, Ohio (Etats-Unis). Taille 1,72m, poids 54kg. Signe astrologique sagittaire. A franchi la ligne d’arrivée du marathon de New York — édition 2007 — en cinq heures vingt-neuf minutes et cinquante-huit secondes. Tom et leur fille Suri l’encourageaient aux abords du parcours, plus de cent millions de téléspectateurs suivaient la course, Kelly s’assoit sur le rebord de la baignoire, lave mes cheveux. L’eau se croise, se joint, s’écarte, se rencontre, se rompt, se précipite. Serviette éponge, je sors de la baignoire. Un baiser sur ses lèvres. L’instant d’après : bain de bouche, contrôle. Mes gencives tuméfiées. À Milan, Georges Clooney pousse la porte d’une boutique Nespresso. Il se fait un café. Deux jeunes femmes sont assises derrière lui. Sombre dit l’une. Très intense dit l’autre. Sensuel, équilibré, profond, avec un corps puissant dit la première. Subtil et agréable dit la seconde. Georges s’approche, son café à la main : vous parlez de Nespresso, n’est-ce pas ? Tu as faim, demande Kelly ? Elle commande des sushis, soupes miso. Ce mardi quatre décembre à dix heures du matin, George Bush, le regard triste et accablé, entre dans la salle de presse de la Maison-Blanche : « Good morning. » Une injonction ? Lis-moi. L’origine du monde ? Mythe, fable, virus, archétype, conte, métaphore de rupture. L’agent de la parole sort de sa veste des notes intitulées éléments de langage, les pose sur le pupitre, j’écris Pourquoi Tom Cruise. Marques de vêtements et porno chic. La prudence du serpent, le mythe individuel du névrosé. Vous avez joui d’une enfance extrêmement paisible, des parents travailleurs et aimants, aucun divorce, pas d’ennemis proches, votre expérience de la vie à cette époque est celle d’une douce existence ordonnée, à l’avenir prévisible. La suite ? Explosion de violence. Cocktails molotov, flash ball, jets de pierres, charges de CRS. On sort manger des huîtres. En rentrant, illuminations de noël sur les Champs-Élysées, plus de quatre cent quinze arbres parés de cristaux émaillés et de flashs dynamiques. Au total, un million de points lumineux, diodes basse consommation, facture énergétique réduite de soixante-dix pour cent. Tu pars quand, je demande à Kelly ? Demain. En rentrant, une boutique Nespresso. On entend la musique composée par Benjamin Raffaelli et Frédéric Doll. Georges Clooney saisit une capsule d’Arabica gold, l’introduit dans une machine équipée d’un thermoblock et d’une pompe haute pression de 19 bars. Plan plongé sur la tasse, une goutte rebondit dans la mousse. Une femme s’approche (la sœur de Katie Holmes) : excusez-moi, je suis désolée, est-ce que je peux… L’acteur se retourne : bien sûr ! Fouille sa veste. Désolé, je crois que je n’ai pas de stylo. La fille, surprise : je veux juste un Nespresso. Clooney : « What else ? » Storrytelling. Marketing narratif, capitalisme émotionnel. Pourquoi Tom Cruise : des personnages dont on ne devine jamais la motivation (deep meaning), voitures incendiées en banlieue. Guérilla urbaine, usage d’armes à feu contre les forces de l’ordre. Le RAID, la presse mondiale mobilisés. Ballet d’hélicoptères, faisceaux des projecteurs. Un texto de Sarah : tu me fais lire ton roman ? Je me gave de Kiwis, je joue à Postal 2 sur le PC. Procédés du réel, rigueur monomaniaque des compositions. Die, motherfucker, DIE ! Echiquier à trois dimensions. Progression en milieu urbain, verrouillage des cibles, introduction d’un rat surexcité dans le rectum d’un ennemi. Un dernier Kiwi, une série d’abdos. Etourdissement, voile noir piqué d’étoiles, constellation du sujet : non, Tom Cruise n’est pas gay, déclare le détective Paul Barresi au magazine InTouch, après plusieurs mois d’enquête. Tout ce que j’ai trouvé, tout ce que j’ai entendu prouve (c’est moi qui souligne) qu’il est hétérosexuel. Ne jamais lever l’option du doute. Cloner l’acteur. Armée de Cruises (licence poétique), prolifération luxuriante des symptômes. Le sujet postmoderne dans son apothéose, je deviens identique à moi-même. Assomption de mon propre rôle. Kelly comme l’objet d’une passion plus ou moins idéalisée, poursuivie de façon plus ou moins fantasmatique. Naissance du mythe : le poids d’un corps au bout de sa corde. Voilà ce dont je me souviens avec une relative précision, pourrais-je écrire en préambule à l’événement : le passage de trois hélicoptères de type EC 145. Au sol, trente et un mille caméras de vidéosurveillance (publiques et privées), près de cinq mille membres des forces de l’ordre déployés dans les rues. Je checke mes mails. Une photo de Charles, torse nu dans sa chambre d’hôtel, une fleur violette tatouée sur la poitrine. Sophie et Claude nous invitent à une fête, je prends Kelly dans mes bras. Ça va ? Oui. Tu veux venir avec moi ? Une autre fois. Le lendemain à dix heures, le vol Paris Milan AF9804 décolle de Roissy. Kelly, assise à la place 21B, feuillette Air France magazine. L’avion prend de l’altitude, j’écris toute la journée. Le soir j’appelle un taxi. Paris VIIe, hôtel particulier. Une girafe empaillée au pied d’un escalier. Max arrive, voix rauque et lunettes noires. M’embrasse, m’entraîne vers l’ascenseur. Dernier étage, pièce sombre. Coussins à motifs léopard sur canapés baroques. Nous dînons au Sensing. Tu ne te laves pas les mains ? Si. On y va tous les deux, Kelly m’appelle. Une fois que j’ai raccroché : Kelly t’embrasse. Elle va bien ? Oui. La salle du restaurant. Écran plat sur le mur, imagerie cellulaire, poivrade et foie gras. Gravité ténébreuse de l’homme à la table voisine, exubérance de sa compagne. Max a remis ses lunettes. Cafés en émulsion (la meilleure qualité dans la tasse), taxis. Le grand silence. Le lendemain c’est le treize décembre. Je déjeune place du Palais Royal, au bar de l’hôtel du Louvre. En sortant : sirènes deux tons des motards qui ouvrent la route à une cinquantaine de berlines encadrant la limousine blanche de Mouammar Khadafi. Le convoi s’engage avenue de l’Opéra. Un peu partout : inélégance, détestation de soi, névrose. Hypertension artérielle avec symptomatologie en rapport, phase dépressive aigue. Le pays sous Xanax, je suis assis sur le Steiner. Le PC devant moi, la symphonie numéro 1 de Felix Mendelssohn sur le iPod, feu romantique, emportement, couleur et précision rythmique. Éric me filme. La capuche de mon sweet Calvin Klein est relevée sur ma tête. Tu trouves que je ressemble à Tom Cruise ? Non pourquoi ? Il s’approche, les yeux sur l’écran LCD de la Sony Handycam HDR-HC1. Diode rouge, témoin de l’enregistrement. Mon visage impassible. Un peu plus tard, j’ai dormi sous un ange. À mon réveil, doigts dans la bouche, pas grand-chose à vomir. La nuit tombe. Je bois de l’eau minérale, j’envoie des textos, je regarde LCI. Scène de nuit en banlieue parisienne : véhicule contrôlé par les flics, le conducteur les mains sur le capot. Éclairs des flashs, lumière des caméscopes. Le contrechamp ? Cent reporters agglutinés, encule-moi dans la viande. Moment de la décomposition, régime de l’émotion. Max à Hongkong, le Che à Mexico et Kelly à Milan. Elle est allongée sur son lit, se tord de douleur, mains sur son ventre. Sa mère fait des longueurs dans la piscine, je me lave les mains à l’eau de javel. Quelque chose se produit qui serait de l’ordre du schuss, descente vertigineuse, libération à l’arrivée. J’ai loué une Porsche, je suis parti à Amsterdam. Roulé quatre heures. Hôtel Dylan, maison de ville du XVIIe située sur le canal Keizersgracht, décor intérieur dessiné par Anouska Hempel, ma chambre aménagée feng-shui. J’ai pris un bain, allumé le PC. Pourquoi Tom Cruise sur l’écran LCD. Texte justifié, longueur des lignes seize centimètres, police Arial corps douze, niveaux d’annulation illimités. Quelles émissions aimez-vous en particulier : fictions ? Documentaires ? Soap opera ? Reality show ? Talk show ? Météo ? Sport ? News magazines ? Oh j’aime tout ça ! Vous aimez les gâteaux au chocolat ? Je les aime. Et les marrons glacés ? Je les aime aussi. Vous êtes superstitieux ? Beaucoup. La nuit venue, j’appelle Kelly. Je regarde des photos de papa dit-elle, et toi ? Jeu vidéo sur le PC, je pisse sur une victime, me sers d’un chat comme silencieux. Eclats du bracelet métallique de ma montre Omega Seamaster. Je porte une chemise blanche et un boxer Dim up. Déguisement ? Celui que les Dieux prennent pour descendre parmi les mortels, briser la tête d’un ennemi à coups de batte de baseball. Projection de cervelle, éclats d’os. Vous aimez marcher dans les rues ? Ça me fait peur. Nouveau contact, fusil à pompe. Je suis resté deux jours enfermé dans la chambre. Que prenez-vous au petit-déjeuner ? Une tasse de thé. Rien d’autre ? Des vitamines. Vous buvez votre thé avec du citron ou du lait ? Ni l’un ni l’autre. Assis sur un banc du parc de Ueno à Tokyo, Charles fixait le soleil. Andrew Morton, auteur d’une biographie non autorisée de Tom Cruise, était menacé de mort. Chez Christian Louboutin, au 9040 Burton Way, Beverley Hills, Katie Holmes achetait ses cadeaux de Noël. Des employés prenaient les empreintes des pieds de la petite Suri (dix-huit mois), pour la confection d’une paire de chaussures. J’ai visité le Stedelijk Museum, je suis rentré à Paris. Making of ? La Porsche est une Carrera 9972S, louée chez Just4Vip. Le détecteur de radars est de type BTST (Beat The Speed Trap). L’ordinateur sur lequel j’écris est un VAIO TX2XP ultraportable de marque Sony. C’est l’entreprise Colette Gargaud qui assure les prestations de ménage et de repassage. J’ai fait graver Thomas Croisère sur mon dernier iPod, modèle Classic noir, boîtier cent pour cent métal. Le plan Vigipirate est au niveau rouge, la température extérieure proche de zéro degré Celsius. Bonus ? Plus Saddam meurt et plus j’écris. Vous aimez empiler des oranges ? Oh oui, comment le savez-vous ? Sur le plasma : les visages de jeunes officiers enthousiastes. Quelle heure est-il ? Quinze heures. Quel temps fait-il ? Pluvieux. Bashung sur le iPod, les hivers glissent sur des esquisses c’est beau à tomber, mouvements de mon corps, pieds nus sur le parquet, mon reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée. Plus la personne t’est proche plus c’est agréable de la tuer, déclare Alexandre Pitchouchkine, qui revendique une soixantaine de meurtres. Je descends boire un café, j’ai mal dans les gencives. Souvenir des urgences : l’interne avait fixé l’écarte-joues. Sourire gore, film de genre, toujours rêvé d’être un vampire. Les éclats de verre dans le plateau en inox. Dans le taxi, Bono chantait Miracle Drug (I want to trip inside your head). C’était un jour inachevé. Ce soir-là, nous avons regardé Kill Bill II. Dans sa chambre de l’hôtel Bungalow 8, à Londres, Sarah se fait couler un bain. Au palais de l’Elysée, à Paris, le chef d’escadron Talarico, de l’armée française, présente des techniques de contre-guérilla à des conseillers silencieux, attentifs. En remontant chez moi, je m’évanouis dans l’ascenseur. Le temps, l’amour, la lumière et la nuit. Lors de la cinquante-neuvième édition des Bambi Awards, Tom Cruise avait reçu le prix Courage pour sa volonté de prendre des risques professionnels. J’aime le taquiner en portant des minijupes et des dessous sexy, déclare Katie Holmes en marge de la cérémonie. Il me dit (elle parle fort pour couvrir le brouhaha de la foule) : tu es ravissante, j’espère que tu es entourée de gardes du corps ! Il est toujours très excité. J’adore quand il est dans cet état ! Allongé sur le sol de la cabine de l’ascenseur, je suis au cœur de ma problématique : revenir à moi. Monsieur ! Monsieur, vous réveillerez-vous si je vous parle ? L’homme porte des lunettes de vue à monture écaille. Vous êtes sûr que ça va aller ? Je prends une douche habillé. À la télévision : camps de réfugiés et mouvements de foules. Un sac Vuitton, une paire d’escarpins rouges, des militants altermondialistes détruisant des parcelles de cultures OGM, trois cents Fucking Machines collectionnées par un allemand, entreposées dans un hangar de la banlieue de Munich. Je bois un verre d’eau, regarde du cul sur le PC, vous entrez sur un site pour adultes : hardeur king size, créatif, jeune, motivé, performant. Autrement dit, foncièrement indispensable à la société. Saint Augustin, il y a mille six cents ans : « Révoltez-vous. » Nature de la révolte ? Je me mets à trembler, j’écris neuf cent onze signes (cent trente-huit mots), ça me prend deux heures. La suite ? Matelas XXL, Stilnox (2 comprimés). Dernière image : un gâteau à la crème, dessin en glaçage rose, cristaux de sucre argenté. Là, noter que je dors sur le dos. Le lendemain matin : petit-déjeuner à l’hôtel Costes, lecture attentive des textos envoyés ces trois dernières semaines. À onze heures, je me fais couper les cheveux chez Massato. À treize, je retrouve Max au bar du Raphaël, il passe son temps au téléphone et, entre deux appels, me propose de l’accompagner à Shanghai. Je monte sur la terrasse, envoie un texto à Kelly : je t’aime. Vent froid, touristes au sommet de l’Arc de Triomphe. Constat : de simples actions — aller voter, rendre un livre à la bibliothèque, déposer un chèque à la banque, passer une commande au restaurant, visiter un monument historique — se finissent en bain de sang. Un jeu adulte, une mégalomanie délirante, ligne blanche sur la route, ne pas la quitter des yeux. Quand je descends, Max est parti. À quinze heures, je monte dans un taxi. Barrage de police quai des Tuileries, contrôle d’identité et fouille des véhicules. Le flic me demande d’enlever mes lunettes. Son regard va de mon visage à la photo sur le passeport. Quand j’arrive chez Florence, elle me demande de lui raser la tête. Tondeuse Babyliss, Hard-Fi sur le iPod, trois millimètres de cheveux blonds. Tu aimes ? Trop cool. Je la photographie, regarde l’heure. La magie du récit ? Kelly rentre demain, ou l’art de raconter des histoires. Il était une fois : titre de la dernière production Disney, hommage parodique aux dessins animés de l’oncle Walt. Argument ? Royaume magique, princesse poussée dans un puits par une méchante sorcière. Conséquence ? Irruption remarquée dans le réel, au cœur de Manhattan. Le contexte ? Prince charmant, personnages maléfiques, avocat spécialiste en divorces, amour de conte de fées. Les rôles sont clairement définis, le public est le même. Être vrai : bien peu le peuvent, et ceux qui le peuvent sont bien loin de le vouloir. Florence, après mon départ : peignoir ouvert, une main sur son crâne, sa jambe plâtrée en appui sur un tabouret Tam Tam blanc, mate des queues sur le net. Sa part obscure, la seule façon de fixer son regard. Je bois un verre au Baron. Malgré sa fortune qui s’élève à deux cent cinquante millions de dollars, Tom Cruise porte des jeans et des chaussettes trouées. Je n’ai pas d’ordinateur portable, ni de iPhone ou d’adresse mail, révèle la star. Je veux juste être en bonne santé, aimer mes enfants et faire des films, double vodka, deux pailles, j’ai du feu dans la bouche, Condi Rice se réveille en sursaut. Le lendemain j’appelle ma psy, prends rendez-vous. L’agenda ? Traces tangibles. Kelly est dans l’avion. Au moment où le signal lumineux fasten Seat Belt s’éteint, elle se lève, va faire pipi. A Rome : naissance du Christ, bénédiction de Benoît XVI, la place Saint-Pierre inondée de soleil. Un noël sous le signe de la paix, le bruit des armes, le thème du développement durable : utilisation égoïste des ressources (j’adore la graphie du tréma), dégradation de l’environnement. Allongé entre les rails de la voie de chemin de fer reliant Paris à Evreux, face contre terre, Philippe attend le passage du train, caméra vidéo face à lui, fixée à une traverse. Sarah se branle. Sophie et Claude s’engueulent, j’envoie des textos, je demande à tous s’ils préfèrent la joie de la vérité ou la joie du mensonge. Quelle est votre profession ? Je suis sans profession. Est-ce que votre physique influe sur ce que vous faites ? Oui. Signez-vous des autographes ? Non. Est-ce que la société vous doit quelque chose ? Non. Devez-vous quelque chose à la société ? Non. Êtes-vous humain ? Oui. Pourquoi répondez-vous ce que vous répondez ? Parce que c’est la vérité. Une heure plus tard je vais chercher Kelly. Quand j’arrive à Roissy, le déminage fait exploser une valise. Je bois un café, lis la presse. Éléments du programme ? Une commission pour la libération de la croissance, des accélérateurs de transactions. Surenchère répressive, sécuritaire, morale. Règne du commentaire, exhibition des sentiments. Rires obscènes, crises de larmes. Le premier qui me parle de VALEURS je vomis sa gueule. Mesdames et messieurs, avez-vous apprécié ce spectacle de viol et de bondage ? Jeu de la garde à vue : coups de lames, paintball, pistolets électriques. Quand je dis que j’en ai rien à foutre de « l’unité », du « style », il faut me croire. Tom Cruise ? Ce récit le propulse au premier plan de la scène littéraire. Kelly ? Fatale, invisible et désordonnée. Je la prends dans mes bras. Tu as fait bon voyage ? Le taxi est une Ford Focus S-Max de couleur grise, on va chez elle. Elle fait pipi, et elle me gifle. C’est comme de passer de zéro à cent kilomètres heures en quatre secondes. Une autre gifle, un coup-de-poing dans la bouche. Elle me lacère la gueule avec ses ongles, reprend son souffle. Ça va ? Oui. Un revers, je sens sa bague me déchirer, presque aussitôt la paume de sa main droite s’écrase sur ma tempe, je suis sonné, mal dans la tête. Elle me regarde, haletante, « les cheveux en bataille, du rouge aux joues », j’ai lu mille fois ces deux derniers syntagmes. Le poignet vibre, les lignes dansent, les corps s’inventent, une lueur s’annonce… tu vois le genre. Au moment où Kelly va me frapper, je lance mes doigts sur son larynx, j’agrippe le cartilage. Étreinte. Tremblements. Sa voix rauque : tu me fais mal. Goût du sang, langues mêlées. Elle crache sur mon gland, me suce, on fait l’amour, la position du missionnaire. On prend une douche, elle me soigne, il aura fallu attendre le XXIe siècle pour explorer ces fonds, l’eau noire des profondeurs, nuit opaque des récifs, coraux et colonies d’éponges, poissons-clowns, bancs de carangues dentues, saillies rocheuses, mollusques hermaphrodites, étoiles et anémones bleu vif, concombres jaunes. Le soir nous sommes dans un taxi. Je suis en jean, chemise blanche, veste Dior, manteau Dolce & Gabbana. Kelly porte une robe noire Monoprix, un blouson de cuir et une paire de Converses. D’une sophistication urbaine intense (le retour de Milan) à un style plus décontracté, elle pose sa tête sur mon épaule. De quoi as-tu peur, me demande-t-elle ? Nous passons les derniers jours de l’année 2007 à regarder des DVD dans son appartement, ne sortons que la nuit. Le soir du 31, nous sommes au Royal Monceau. Piscine, sauna, massages, snacks dans la suite, une bouteille de vodka, on se déchire la tête. Le 3, fête chez Claude et Sophie — fumée, musique, alcool, un iguane, des substances, l’archevêque sur le mur, Eric caméra on, Judy raide défoncée, John timide, Marie exubérante, Laurence pendue au cou de Kelly, Françoise sinistre. Le 4, Philippe m’invite à voir sa vidéo sur Dailymotion. Le 8, Nicolas Sarkozy (NS) prononce quarante-six fois le mot civilisation. Message de foi et d’espérance (je cite), une grande ambition pour la France, une nouvelle Renaissance. Le 9, Georges Bush arrive en Israël. Air Force One se pose à l’aéroport Ben Gourion avec deux avions Galaxie, quatre hélicoptères et un transport de troupes. Après la cérémonie d’accueil, un convoi de vingt limousines blindées se dirige vers Jérusalem. L’autoroute est coupée, plus de dix mille policiers sont mobilisés pour l’opération « ciel ouvert », nom de code de la visite. Cinq cents agents américains attendent le président à l’hôtel King David. À peine descendu de voiture, il s’engouffre dans un couloir protégé, monte dans sa chambre. Le 10, Kelly conclut la vente d’un loft de trois cents mètres carrés situé à Milan, dans le quartier de Brera. Le 11, deux F-16 décollent de la base de Edwards, Californie. Quoi ? Vous n’allez pas abattre un avion de ligne ! Vous avez une autre option ? Tir de missiles, applaudissements. La voix : je crée ma propre réalité, et tandis que vous étudiez cette réalité j’agis encore, créant de nouvelles réalités que vous étudiez aussi. Kelly met du rouge sur ses ongles, sa mère l’appelle. À Londres, un culturisre vêtu d’un pantalon de cuir rose et d’une paire de rangers attaque un cube de béton au marteau-piqueur. Sarah patauge dans un pédiluve rempli de peinture noire, marche sur la toile blanche recouvrant le sol d’une galerie d’art contemporain, vide de toute œuvre d’art. Should we clean this place up ? (devons-nous nettoyer ce monde ?) demande Tom Cruise à une foule enthousiaste. Oui ! hurlent les scientologues surexcités. La star se tient derrière un pupitre, sur fond de planisphère, « son célèbre sourire accroché à ses lèvres ». Kelly et moi fumons sur le balcon. Temps doux, soleil blanc, sirènes de CRS, cris stridents de millions de rats sous terre. Au cours du dîner avec les membres du gouvernement Israélien, Condi Rice fait passer un message à Georges Bush, qui ne cesse de parler, et dans lequel elle lui suggère de se taire. Le président, de bonne humeur, lit la requête à voix haute. Condi trouve ça très amusant. Adduction de ses cuisses, mouvements nerveux d’un escarpin. Qu’allons-nous faire ? demande Kelly. Établir la liste des lieux. Avions, taxis, chambres d’hôtels, appartements, restos, visites de lofts. Est-ce que tu crois au diable ? Oui. Est-ce que tu crois à la fin du monde ? Oui. Est-ce que tu m’aimes ? Oui. Froissements d’étoffes, déchiffrement des signes, sac plastique sur la tête. L’idée d’ordre s’effondre, miettes et chaos, écran tactile, Dieu dans les doigts. Une demi-heure avant d’écrire ces lignes, j’ai une princesse au bout de la queue. Suspension provisoire de l’incrédulité, Kelly dans sa beauté. Depuis son appartement de Casablanca, Maroc, Fatiha Mejjatin, surnommée la veuve noire d’Al-Qaïda, s’insurge contre la politique de la France dans le monde arabe, évoque des risques sérieux d’attentats. Ses propos bénéficient d’une très belle couverture médiatique, Kelly s’est assoupie, je réponds au téléphone.
Les commentaires sont fermés.